C’est une surprise, je pensais pas du tout à Renaud pour un nouvel épisode de Toute la musique que j’aime, une série d’articles dédiée à la chanson française. Mais un poignant documentaire m’a rappelé de beaux souvenirs d’adolescence dans les années 2000.
La fille du chanteur Renaud, Lolita Séchan, est à l’initiative d’un documentaire poignant Renaud à coeur perdu, co-écrit avec Tancrède Ramonet, qui parle pour la première fois de sa santé mentale avec justesse et précision.
Renaud a composé vingt-six albums vendus à 20 millions d’exemplaires dont le fameux album Boucan d’enfer en 2002 qui raconte sa renaissance artistique et personnelle. Il est de notoriété publique que l’alcool handicape beaucoup sa carrière mais cet homme sensible et authentique a aussi été fragilisé par des secrets de famille et une paranoïa terrible à vivre pour ses proches.
Ce documentaire m’a scotché tellement c’était beau et passionnant. J’avais déjà eu des frissons d’émotions en regardant de courts extraits du documentaire : quand son ex-femme Dominique Quilichini explique la genèse de Mistral gagnant, la chanson préférée des Français. Ou encore celle de l’une de ses plus belles chansons En cloque.
Un documentaire unique d’un artiste incontournable de la chanson française.
Renaud est l’un de mes chanteurs préférés car il est auteur-compositeur comme Charles Aznavour et surtout je suis émue par l’amour qu’il traduit à ses enfants en chansons. Mistral gagnant est la plus belle chanson du répertoire français selon moi.
Forcément, je vais encore vous parler de Mamie Annette, ma fameuse grand-mère qui m’a inculqué l’amour de la chanson française. Ses goûts personnels sont ma principale inspiration pour cette rubrique Toute la musique que j’aime.
Je connaissais très mal Renaud car mes parents ne nous faisaient pas forcément écouter ses chansons : eux, ils aimaient plutôt Jacques Higelin, Julien Clerc ou encore Johnny Clegg. J’ai découvert Renaud en 2002 avec le fameux disque de se renaissance personnelle : Boucan d’enfer, annoncé lors de la grande messe dominicale suivie chaque semaine à la maison : Vivement dimanche de Michel Drucker.
Mamie était dithyrambique du retour courageux de Renaud sur scène, car c’était le symbole d’une âpre victoire contre l’alcool. Revoir la captation télé de Renaud et Axelle Red qui chantent Manhattan-Kaboul à Vivement dimanche m’a donné la chair de poule car cela m’a rappelé de bons souvenirs de mon adolescence.
Mamie s’est empressée d’aller l’applaudir au Zénith de Rouen, cela m’a un peu étonnée car les opinions politiques de ma grand-mère étaient plutôt de droite. grâce à ce documentaire, j’ai mesuré à quel point Renaud était populaire dans les années 1970/1980. Il se définit lui même comme un chanteur énervant pour son engagement politique à gauche toute.

Tout est logique dans son parcours : une maman ouvrière d’usine, un grand-père du Nord de la France syndicaliste, une jeunesse sur les barricades de Mai 1968 à occuper la Sorbonne.
En 1993, Renaud joue un mineur Etienne Lantier dans la fresque historique Germinal d’Emile Zola, film réalisé par Claude Berri avec Gérard Depardieu et Miou-Miou. Cela va lui permettre de renouer avec racines. Il composera même par la suite un album avec des chansons traditionnelles en ch’ti. Germinal, c’est vraiment le film qui le définit le mieux : on sent que la révolte est dans les gènes de la famille Séchan.
Contrairement à son ami Coluche, la carrière cinématographique de Renaud sera par la suite en pointillés.
J’avais déjà vu un épisode d’Un jour, une histoire consacré à Renaud. Mais la richesse de ce nouveau documentaire est d’avoir été conçu par ses plus proches : sa fille Lolita qui est aussi sa manager a ouvert des archives totalement inédites au réalisateur. Son cercle le plus proche : son frère, son ex-femme, ses meilleurs amis racontent leur Renaud.
Une histoire familiale lourde de sens.
C’est la première fois qu’ on parle de la santé mentale du chanteur de manière aussi précise. On y apprend que Renaud souffre de paranoïa depuis un voyage à Cuba en 1985 qui a été fort néfaste pour son équilibre psychique. Le documentaire raconte aussi son enfance quand une bombe de l’OAS a neutralisé un appartement de son immeuble.
Renaud est né en 1952 dans une famille nombreuse et recomposée. Son père a perdu sa première famille dans un bombardement de la seconde guerre mondiale, ce qui a donné lieu à de nombreux secrets de famille, lourds à vivre pour un enfant.
Le documentaire explique tres bien les rapports compliqués avec son père Olivier, qui était un intellectuel qui travaillait pour la radio collaborationniste Radio Paris. Tout au long de sa vie, Renaud a cherché à gagner la reconnaissance de son père à travers ses chansons.
Renaud, le poète de la paternité
C’est son rapport à la paternité qui m’émeut le plus dans son oeuvre. Renaud a deux enfants, Lolita née en 1980 et Malone né en 2006. Il a écrit plus d’une vingtaine de chansons qui font allusion à sa petite fille : Morgane de toi, Mistral gagnant…
Morgane de toi écrite en 1983 est une déclaration d’amour à sa fille qui a trois ans à l’époque. Morganer cela veut dire être mordu d’amour pour quelqu’un dans un vieil argot du 19eme siècle mais c’est aussi une expression manouche.
Y’a un mariole, il a au moins quatre ans
Y veut t’piquer ta pelle et ton seau
Ta couche-culotte avec les bombecs dedans
Lolita défends-toi fous-y un coup d’rateau dans l’dos.
Mistral gagnant, l’hymne à l’enfance à la fois personnel et universel.

En 1985, loin de sa famille, esseulé dans un studio d’enregistrement, il compose sa chanson la plus personnelle : Mistral gagnant, évocation d’une ancienne confiserie disparue.
Il cite des bonbons d’enfance : Cocoboer, Roudoudou, Car en sac et Mint’ho pour raconter sa mélancolie face au temps qui passe et que l’on ne peut rattraper. Parfois, Renaud a besoin de faire appel à la perspicacité de son entourage quand il doute. Sa femme menace alors de le quitter en plaisantant s’il ne l’enregistre pas. En 2015, un sondage a élu Mistral gagnant, chanson préférée des Français.
À m’asseoir sur un banc, cinq minutes, avec toi
Et regarder les gens, tant qu’y en a
Te parler du bon temps, qui est mort ou qui reviendra
En serrant dans ma main tes petits doigts
Pis donner à bouffer à des pigeons idiots
Leur filer des coups de pied pour de faux
Et entendre ton rire qui lézarde les murs
Qui sait surtout guérir mes blessures
Dès que le vent soufflera, 1983
« C’est pas l’homme qui prend la mer
C’est la mer qui prend l’homme »
Moi la mer elle m’a pris
Je m’souviens, un mardi
J’ai troqué mes santiag’
Et mon cuir un peu zone
contre une paire de dockside
Et un vieux ciré jaune,
Renaud souhaite s’évader sur les mers à l’instar d’Antoine et de Jacques Brel car sa notoriété lui pèse. Il se lance donc dans un tour du monde avec femme et enfant mais ce n’est pas un navigateur-né. Sa femme et sa fille souffrent souvent du mal de mer.
Mais cette expérience va lui permettre de créer l’une de ses plus belles chansons : Dès que le vent soufflera. Renaud est ami avec Dominique Lavanant, l’une des comédiennes de la troupe du Splendid.
C’est elle qui lui cite Joseph Kessel : « C’est pas l’homme qui prend la mer, c’est la mer qui prend l’homme« . Renaud s’est également inspiré de Santiano, d’Hugues Aufray, l’une de ses idoles avec Bob Dylan. J’aime beaucoup cette chanson car elle est révélatrice de la gouaille de Renaud.
En 2003, la renaissance artistique de Renaud est étroitement liée au fait qu’il a retrouvé l’amour et qu’il va bientôt se remarier avec Romane Serda.
Docteur Renaud, mister Renard en 2002

Sur une mélodie blues rock, Renaud livre un texte plein d’auto-dérision où il raconte à la manière de Gainsbourg et Gainsbarre, qu’il vit lui aussi un rapport de forces intérieur entre des facettes contradictoires de sa personnalité.
Comme y a eu Gainsbourg et Gainsbarre
Y a le Renaud et le Renard
Le Renaud ne boit que de l’eau
Le Renard carbure au Ricard
Un côté blanc, un côté noir
Personne n’est tout moche ou tout beau
Moitié ange et moitié salaud
Et c’est ce que nous allons voir
Docteur Renaud, Mister Renard
La référence du titre de la chanson à Docteur Jekyll et mister Hyde est bien trouvée. Cette vérité authentique, pas forcément bien jojo a conquis le public : 2 millions de personnes en Europe ont acheté son album Boucan d’enfer, le record de sa carrière.
Et enfin, Manhattan/Kaboul en 2002.
Ce duo avec Axelle Red a été composé par Renaud à la suite des attentats à New-York du 11 septembre 2001. Elle a été récompensée par le prix de la chanson francophone de l’année aux Victoires de la musique 2003.
Axelle et Renaud donnent de leurs voix pour évoquer deux victimes collatérales de l’attentat : un Portoricain trader dans l’une des tours et une petite fille afghane tuée par les bombardements américains. Cette chanson a trouvé un écho dans la société française, traumatisée par cet attentat de masse si spectaculaire et la guerre qui en découla en Afghanistan par la suite.
Petit Portoricain
Bien intégré, quasiment New-Yorkais
Dans mon building, tout de verre et d’acier
Je prends mon job, un rail de coke, un café
Petite fille Afghane
De l’autre côté de la terre
Jamais entendu parler de Manhattan
Mon quotidien, c’est la misère et la guerre
Deux étrangers au bout du monde, si différents
Deux inconnus, deux anonymes, mais pourtant
Pulvérisés sur l’autel, de la violence éternelle
Renaud est un chanteur engagé depuis plus de cinquante ans, il a dédié une chanson à Ingrid Bettancourt, longtemps otage des FARC en Colombie.
Malgré sa voix de plus en plus affaiblie à cause d’un mauvais combo alcool et cigarettes, son public lui reste fidèle comme une belle histoire d’amour qui dure depuis plus de cinquante ans… Il chante avec lui pour l’encourager, il se rue acheter son disque Boucan d’enfer quand il renait de ses cendres tel un phénix..
Renaud est un artiste à part de la chanson française avec son look bien à lui : le bandana rouge sur blouson de cuir et surtout sa gouaille parisienne si spécifique : Renaud c’est tout un vocabulaire à part dans la chanson française.
Retrouvez ici les précédents articles de la série Toute la musique que j’aime.